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Le Maître de thé de Eric Fouassier
Je ne suis plus rien. Rien qu’une silhouette chétive arpentant, à la pointe de l’aurore, les longs couloirs déserts du palais du Saardî. Voilà déjà plusieurs mois que je devance ainsi le réveil des servantes et des conseillers, des valets et des courtisans. Je traverse, dans le silence des marbres et des dorures, l’enfilade des salles de réception plongées dans la pénombre. L’écho de mes pas, seul, m’accompagne, car les rares flambeaux projettent loin en avant, sur le sol, mon ombre démesurément allongée. Je ne suis plus rien. Une ombre qui, déjà, s’enfuit. Une onde sonore qui va décroissant. Mon nom est Ravelanath. J’appartenais à la secte des Taïkuts. J’emploie à dessein le passé, car les Taïkuts ont aujourd’hui tous disparu. Je suis le dernier. Avec moi s’éteindra jusqu’au souvenir de ce peuple docile qui habitait jadis les Terres de la Lune, ces vastes étendues herbeuses qui prennent leurs aises entre le delta du Songho et les montagnes sacrées de la Vache noire. Je vous parle de temps fort anciens, d’une époque à jamais disparue où les Terres de la Lune connaissaient la paix et la prospérité. C’était avant que les armées du Saardî ne s’abattent sur nos contrées, comme grêlons sur les toits à la mauvaise saison. Je n’étais alors qu’un enfant, mais je me souviens très bien du fracas des armes et des cris des femmes. Je revois les flammes dévorant les maisons, les ruisseaux de sang crachés par les temples aux portes arrachées. Oui, alors que je ne suis plus qu’un vieillard débile, parvenu au crépuscule d’une trop longue existence, je me souviens parfaitement du tumulte et des larmes, de l’extermination des miens et de mon arrivée, un matin éclaboussé de lumière, dans la capitale du Saardî. Nous avions marché six jours et sept nuits, à travers bois et collines, dans le sillage des vainqueurs. Nous, les femmes et les enfants, attachés à la queue de leurs chevaux caparaçonnés. A notre entrée en ville, les habitants ont accueilli leurs glorieux conquérants par des cris de joie et nous ont accablé de leurs quolibets. Malgré la fatigue, malgré la peur et la honte, j’ouvrais grand les yeux pour ne rien perdre des splendeurs de l’imposante cité. Je venais tout juste d’atteindre mes dix ans et n’avais encore jamais quitté les Terres de la Lune. Même en rêve, je n’aurais pu imaginer tant de beauté. On avait semé des pétales d’amaryllis tout au long des rues et, sur chacune des places, des guirlandes de fruits reliaient les fontaines aux façades des maisons. Des lampions de cristal et des draps cousus de fils d’or étaient accrochés aux fenêtres. Devant les plus riches demeures, des tapis de soie avaient été disposés en travers de la chaussée. Parmi tant de merveilles, notre cortège avançait lentement, au son des flûtes et des tambourins. Et ce fut ainsi, dans une sorte de vertige sonore et coloré, que je découvris le palais suspendu du Saardî. Comment aurais-je pu deviner qu’entre ces murs mystérieux j’allais devoir passer le reste de ma vie ? L’élégante bâtisse s’élevait sur un promontoire rocheux qui dominait la ville. Derrière une triple enceinte de granit rose, se dressait, comme le symbole même du pouvoir, l’habitation la plus remarquable jamais imaginée pour un souverain de ce monde. Le palais se composait de nombreux bâtiments reliés entre eux par un lacis complexe de passerelles qu’une mécanique secrète permettait de faire pivoter et de réorienter à volonté. Si bien que chaque jour voyait un nouveau chemin mener au cœur du palais, jusqu’au trône du Saardî, tant il est vrai que les voies qui conduisent au sommet sont capricieuses et souvent détournées. L’ensemble des bâtiments délimitait trois cours intérieures. La première, vaste, au sol de terre battue, demeurait accessible au peuple. C’était le lieu des fêtes et des exécutions capitales. Les façades de quartz bleu ménageaient de nombreuses petites niches où alternaient, en une parfaite symétrie, les statues des dieux et les têtes des condamnés, afin de rappeler à tout un chacun que l’on ne règne ici-bas que par le glaive ou la vertu. La seconde cour était réservée aux prêtres, aux grands dignitaires et aux plus fidèles compagnons d’armes du Saardî. Les bâtiments donnant sur cet espace plus restreint que le précédent étaient taillés dans le cristal de roche le plus pur, de sorte qu’en plein jour, le soleil miroitant d’un mur à l’autre, chaque visiteur pouvait à loisir y contempler son reflet et étancher ainsi sa soif de reconnaissance. Car il n’est pas bon pour un prince de laisser dans l’oisiveté ceux qui le servent et il n’est pas d’occupation plus accaparante pour un courtisan que de tenter de rivaliser avec sa propre image. Enfin, la troisième cour intérieure, la plus retirée du palais, n’était accessible qu’au Saardî lui-même, à ses concubines et à sa famille. Les orfèvres les plus habiles avaient été conviés à graver, sur le vermeil des coupoles qui la dominaient, les œuvres des plus grands poètes du pays. Ainsi, se trouvait affirmée la prééminence de l’esprit et de l’art sur la force et la gloire, mais tenue secrète l’imposture qui veut qu’en ce monde les secondes aient si souvent asservi les premiers. Oui, tel était, dans toute sa splendeur, le palais du Saardî. Je suis Ravelanath. Un fantôme qui se hâte par les corridors silencieux et déserts. Car, de retour de leurs expéditions toujours plus lointaines, c’est à l’aube que nos soldats rassemblent, dans la première cour du palais, les femmes et les enfants ravis à l’ennemi. Et je veux être là, chaque matin, pour ne pas manquer leur retour, pour pouvoir épier, par un judas savamment dissimulé dans l’exubérance d’un bas-relief, cette nouvelle cargaison d’êtres vaincus et asservis. Je suis Ravelanath, le dernier des Taïkuts. Un peuple qui, lui aussi, fut défait et réduit en esclavage. Mais j’ai été élu. Mon existence toute entière a été consacrée au service du Saardî. Je suis le maître du thé. Le seul, l’unique. Cette noble fonction me vaut de figurer parmi les premiers dignitaires du royaume et me confère rang de prince aux cérémonies de la salle du trône. Maître du thé… Combien de semaines, combien de mois, combien d’années seront nécessaires pour qu’un autre que moi puisse prétendre porter ce titre ? N’ai-je point trop attendu ? Aurais-je encore la force de lui transmettre mon savoir ? Et surtout l’habileté et la patience qui furent celles de mon maître, le vénérable et si filialement chéri Gopalsindhra ? Voici plusieurs siècles que les règles subtiles enseignées par maître Gopalsindhra ont été fixées. Leur origine se perd dans la nuit des temps. Personne ne sait plus qui les a établies, mais nul n’oserait y déroger. Malheur au sacrilège ! Le châtiment serait terrible. Car, au royaume du Saardî, le maître du thé compte parmi les Grands et reste couvert pour parler au monarque, mais il demeure le prisonnier d’un rituel ancestral. Son office sacré est plus grand que lui. Le titulaire de la charge représente le dernier maillon d’une chaîne qui plonge dans le passé comme au fond d’un puit. Mon maître, Gopalsindhra, fut le plus remarquable de cette longue lignée. En lui se perpétuaient toutes les qualités qui doivent présider au cérémonial du thé. Ses gestes étaient précis, son goût sûr, sa patience infinie. Et, plus que tout, il cultivait cette humilité austère qui est la condition requise à tout approfondissement de la connaissance. Sous sa férule, après qu’il m’eût choisi pour disciple, j’appris, en premier lieu, l’art de servir le thé. Avec une rigueur attentive, il me montra comment choisir la théière en fonction du breuvage. La terre cuite pour les thés les plus astringents, la porcelaine pour mettre en valeur les thés verts, aux parfums fruités ou fleuris. Puis il m’enseigna les cinq règles d’or qui, dans leur simplicité extrême, préludent depuis des temps immémoriaux à la délicate alchimie qui, de quelques feuilles, fait jaillir la divine liqueur. D’abord, l’officiant réchauffe la théière en y versant de l’eau bouillante qu’il vide aussitôt après. Ensuite, il remplit à moitié le récipient de feuilles. L’eau frémissante doit être alors versée sur le thé en une seule fois jusqu’à ce que la théière déborde pour en chasser l’écume. L’infusion est maintenue le temps nécessaire à l’épanouissement des parfums et des arômes. Il faut un talent certain, mais surtout beaucoup de persévérance et d’efforts pour parvenir à déterminer, à coup sûr, le moment exact. Enfin, le thé peut être versé dans une grande tasse, puis vidé dans une plus petite. Les senteurs sont respirées dans la première, tandis que le breuvage est savouré lentement dans la seconde, par petites gorgées. Il fallut un peu plus d’un an pour que maître Gopalsindhra se déclarât satisfait de mes progrès et m’autorisât à l’accompagner dans les plantations de théiers pour sa tournée d’inspection. Les arbrisseaux étaient cultivés sur des terrasses aménagées au flanc des sept collines entourant la ville. Ces plants précieux étaient l’objet de toutes les attentions de mon maître. Au printemps, il s’inquiétait des jeunes pousses qui fourniraient la première récolte et un thé aux saveurs de muscat et d’amandes vertes. En été, il redoutait les ardeurs du soleil tout autant que les ravages que pouvaient occasionner les averses, fréquentes en cette saison. Il passait alors presque toutes ses journées au dehors, surveillant le ciel, décidant avec une sûreté jamais prise en défaut du jour de la deuxième cueillette. Je me pris à l’aimer comme le père que j’avais perdu. Et, bien que jamais son cœur ne s’épanchât, je crois qu’il me paya d’affection en retour. Cela se voyait à sa façon bienveillante de corriger mes erreurs, d’encourager mes initiatives. Je crois n’avoir jamais éprouvé de joie plus intense que ce jour où, de sa voix chevrotante, il m’informa que j’avais achevé mon apprentissage. Le temps était venu pour moi d’accéder à la maîtrise. Pour cela, il me fallut étudier encore les opérations qui permettent de passer des feuilles fraîchement cueillies à un thé prêt à infuser. Quatre longues années furent nécessaires pour mener cette tâche à bien. A l’issue de cette période, j’étais devenu expert en l’art du flétrissage et du roulage, manipulations qui consistent à sécher les feuilles puis à les assouplir manuellement avant d’en briser les cellules afin de libérer les huiles essentielles. J’avais surtout assimilé tous les secrets de la fermentation, dont la réussite conditionne pour beaucoup la qualité du breuvage final. Sans forfanterie aucune, je crois que Gopalsindhra avait de quoi se montrer fier de son élève. Pour ma part, j’étais heureux d’avoir, par mon labeur et mes succès, justifié la secrète confiance que mon vieux maître avait placée en moi. Me voici parvenu enfin dans la loge secrète où le Saardî aime à venir contempler et choisir ses futures concubines. Sans bruit, j’entrouvre le judas et mon regard plonge dans la cour intérieure. Ils sont là ! Trois douzaines de prisonniers parqués, depuis la prime aurore, derrière la première enceinte du palais. La plupart demeurent prostrés, murés dans un silence impuissant. Quelques uns pleurent ou se lamentent ; d’autres adressent au ciel de vaines suppliques. Tous ont l’air hagard, écrasés par la fatigue et l’angoisse. Tous, sauf un. Un jeune garçon d’une dizaine d’années qui se tient à l’écart. Ses yeux clairs sont écarquillés et balayent les façades du palais. La curiosité, chez lui, l’emporte sur la peur. On le sent tout excité d’être là, dans cette capitale grandiose qui sert de cadre aux récits légendaires, la ville des conquérants, la cité des hommes-soldats. Dans bien des villages, bien des contrées lointaines, se transmet à la veillée la même chanson de geste, celle des armées du Saardî. On y évoque ces démons crachés par la gueule de l’enfer, montés sur leurs petits chevaux de bronze, qui ne laissent dans leur sillage que ruines et larmes de sang. Je regarde cet enfant. Son visage déjà bruni par les travaux des champs me semble familier. Il me rappelle un autre orphelin que le flot du destin abandonna dans cette même cour. C’était il y a si longtemps que pas un seul de ceux qui l’accompagnaient alors n’est encore de ce monde pour en témoigner. Soixante-douze printemps ont passé depuis. Par trois fois, le voile du deuil a recouvert le trône du Saardî. Moi, Ravelanath, de la secte des Taïkuts, je suis toujours là. Abîmé dans des songes sans fin, fasciné par un visage derrière lequel j’aperçois tout un peuple d’ombres. Oui, je contemple cet enfant qui est encore toute innocence et je m’interroge. Serait-il possible qu’après tant et tant de lunes, tant et tant de déceptions, mon attente soit enfin récompensée ? Gopalsindhra était passé maître dans l’art de marier les saveurs. Il savait reconnaître les goûts les plus dissimulés du thé, qui dégageait de subtils parfums de fleurs, de fruits, d’herbes, de châtaigne ou même de chocolat… Lorsqu’il m’eût transmis ce dernier aspect de son savoir, il me parla pour la première fois de la cérémonie au cours de laquelle il me remettrait bientôt les insignes de sa charge. Car il ne peut y avoir, me dit-il, qu’un seul maître du thé. Comme je protestais, affirmant qu’il n’était pas question pour moi de prendre sa place, il m’invita au silence en m’effleurant l’épaule de sa main. Aussi incroyable que cela puisse paraître, je réalisai que jamais encore auparavant nous n’avions eu entre nous le moindre contact charnel. Cette révélation, tout autant que sa caresse apaisante, me troubla profondément. Alors mon vieux maître, d’une voix qui résonne aujourd’hui encore si douloureusement à mes oreilles, me révéla le fardeau insoupçonné que son office faisait peser sur ses épaules. « Comme il n’y a qu’un Saardî, il ne peut y avoir qu’un seul maître du thé. Car le second voue sa vie entière au service du premier. Il est le dispensateur de la mort douce pour tous ceux que la disgrâce a frappés. Par sa science des saveurs, il saura masquer l’amertume ou l’âcreté du poison. Ministres déchus, concubines répudiées ont tous l’avantage de périr par ses mains expertes. Le savoir ancestral est une vaste nécropole dont aujourd’hui je te confie les clés ». Le jour va bientôt se lever. Tout à l’heure, je ferai appeler le chef des gardes pour qu’il m’amène l’enfant. Pour l’instant, l’émotion roule en moi comme un flot qui me submerge et j’aurais bien trop peur, devant la chère petite tête brune, de ne pas trouver les mots qu’il faut pour l’apprivoiser. Tout à l’heure, cela sera plus facile. Tout à l’heure… J’essayerai de me montrer avec cet enfant, pour qui je ne suis rien encore, aussi attentionné et exigeant que le fut pour moi le vénérable Gopalsindhra. En toutes choses, je veux calquer mon enseignement sur le sien, car, de toute ma longue existence, je n’ai connu d’être plus sage que mon vieux maître. Comme lui, je prendrai garde de ne pas effaroucher mon petit disciple. Combien de semaines, combien de mois, combien d’années se révéleront nécessaires à son apprentissage ? Personne ne le sait. Mais je saurai être patient comme le fut l’avisé Gopalsindhra. Je me garderai bien de troubler cet enfant en lui révélant le nom de sa première victime. Car il ne peut y avoir qu’un seul maître du thé…
FIN
© Eric Fouassier
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