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Carole Martinez, Le cœur cousu, Editions Folio
Je l'avoue : je suis jaloux.
Oui, jaloux ! Car j'aurais aimé pouvoir écrire un roman comme "Le cœur cousu". Si il y a des écrivains qui sont touchés par la grâce, bénis par les fées, nul doute que Carole Martinez fait partie du lot ! Je crois n'avoir jamais lu de premier roman aussi abouti, avec un style aussi maîtrisé! D'ailleurs, pour une fois, les jurys des prix littéraires ne s'y sont pas trompés : pas moins de neuf trophées sont venus récompenser cette oeuvre magistrale !
L'histoire est bien trop foisonnante pour que je me risque à la résumer. Disons simplement que, dans le sud de l'Espagne, une lignée de femmes se transmet depuis la nuit des temps une boîte mystérieuse qui confère à celle qui la possède un don surnaturel mais qui l'expose aussi à la vindicte des gens ordinaires.
Nous sommes donc ici dans un roman en forme de conte doux-amer pour adultes. S'y multiplient les scènes d'anthologie où la fantaisie de l'auteur fait merveille. Tantôt cruels, tantôt poétiques, tantôt cocasses, ces moments sont transcrits dans une écriture débridée, chaude, pleine de vie et de couleurs. Devant tant d'imagination et d'envolées fantasques, on se prend à rêver de ce qu'un Pedro Almodovar pourrait faire d'un tel roman et on imagine déjà Frasquita, l'héroîne du livre, sous les traits de la belle Pénélope Cruz.
Roman sur les femmes, écrit par une femme et qui devrait ravir bien des hommes, "Le cœur cousu" est à mettre entre toutes les mains !
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Tarun J. Tejpal, Histoire de mes assassins, Editions Buchet-Chastel
Au moment d'écrire ces quelques lignes, je suis encore sous le charme puissant du livre de Tarun J. Tejpal. Quel choc ! Voilà tout ce qu'on aime en littérature : un style efficace, au service d'une histoire puissante.
Nous sommes en Inde, de nos jours. Un journaliste indépendant qui bénéficie d'une certaine renommée pour avoir dénoncé une affaire de corruption au sein du gouvernement apprend qu'il vient d'échapper à une tentative d'attentat. Protégé par une escouade de policiers et assisté de ses avocats, il va devoir faire face aux cinq tueurs qui ont été appréhendés par les forces de l'ordre.
Dès lors, le livre se déroule selon la technique du récit enchassé. L'histoire principale nous montre le personnage principal perdant peu à peu ses illusions à mesure qu'il cherche à comprendre qui a décidé de le supprimer et pourquoi. S'intercalant avec cette première trame narrative, Tejpal nous propose régulièrement des chapitres consacrés à chacun des prétendus tueurs. Nous découvrons alors les existences contrastées de Chaku, l'as du couteau, de Kabir M, le musulman au destin marqué par la Partition sanglante de 1947, de Kalya, l'enfant serpent, de Chini, son complice de rapines dans la gare de Delhi, et d'Hathoda Tyagi, assassin de légende qui broie au marteau le crâne de ses victimes.
Roman d'une ampleur et d'une densité peu communes, "Histoire de mes assassins" est une plongée fascinante dans l'Inde contemporaine, la plus vaste démocratie du globe mais aussi un pays encore à bien des égards moyenageux et dont failles apparaissent ici dans toute leur aspérité : le système des castes, le poids de la religion, la misère du quotidien, la corruption...
Mais, au-delà de ce stupéfiant tableau d'un pays et d'un peuple, "Histoire de mes assassins" nous offre surtout une ode poignante à l'innocence perdue. Ces assassins sont d'abord des victimes et la force fragile que leur confère la plume de Tejpal nous les fait ressentir comme des frères en humanité. Ce n'est pas le moindre des charmes de ce livre, à découvrir absolument.
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Hugues Pagan, L'étage des morts, Rivages/Noir
A ma grande honte, je dois reconnaître qu'avant de lire "L'étage des morts", je ne connaissais pas du tout Hugues Pagan qui est pourtant l'auteur d'une dizaine de polars tous sortis dans l'excellente collection de poche Rivages/Noir. Je plaide d'autant plus coupable que cette découverte a été une très très bonne surprise et m'a incité à lire d'autres romans du même auteur.
Que l'on ne cherche pas ici l'esbroufe ou l'originalité à tout prix. L'histoire que nous propose Pagan est plutôt banale, c'est celle de la lente descente aux enfers d'un flic mal dans sa peau, confronté à une société dominée par le fric, à la corruption de ses collègues, au blues lancinant de la nuit et à la mort, cette mort qui, "comme certaines femmes et quelques hommes ne veut pas de ceux qui l'aiment trop".
L'intrigue est sans surprise, le dénouement attendu, bref ne vous attendez pas à être scotché par des rebondissements en série à la Dan Brown. Mais l'intérêt du livre est ailleurs. Précisément dans ce qui fait la faiblesse des best sellers body-buildés et racoleurs de l'auteur du Da Vinci Code : à savoir le style!
Celui d'Hugues Pagan est un vrai régal ! Imagé, novateur, surprenant... C'est un plaisir de lecture sans cesse renouvelé. Quelques phrases prises au fil des pages juste pour vous faire saliver et vous donner envie de découvrir à votre tour cet auteur trop méconnu :
"Dans les phares, la pluie faisait un fin et dur pollen glacé. Elle ne tombait pas vraiment. Elle se contentait seulement comme nous de tout embrouiller".
"L'escalier vétuste se tarabiscote et s'entortille dans le noir autour d'une rampe aux allures de vieille folle qui frémit et gronde tout du long dès qu'on y pose la main comme un tambour de bronze. On y trouverait facilement de la grâce et du mystère".
" Le matin s'est traîné jusqu'à nous comme un vieux chat gris à l'échine brisé".
Du nanan, n'est-ce pas ?
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Jacques Expert, La théorie des six, Editions Anne Carrière
Voilà un thriller qui sort un peu de l'ordinaire !
Le livre repose en effet sur une idée de départ particulièrement originale et par là-même hautement réjouissante pour le lecteur. Tout part d'une théorie, la méconnue "théorie des six" du titre, qui aurait été énoncée en 1929 par le Hongrois Frigyes Karinthy avant d'être modelisée dans les années soixante par un statisticien anglo-saxon. Selon cette théorie, tout individu sur terre peut être relié à n'importe quel autre par une chaîne de connaissances ne comptant pas plus de cinq intermédiaires. Ainsi, chacun de nous est à six poignées de main de n'importe quel habitant du fin fond de la Mongolie-Extérieure. Or, voilà qu'un tueur en série décide de démontrer la justesse de cette théorie en en faisant son mode opératoire. Il met au défi le commissaire divisionnaire Sophie Pont de comprendre l'enchaînement logique des meurtres pour pouvoir l'arrêter avant qu'il ne frappe sa sixième et ultime victime.
L'autre originalité de ce roman tient dans la singularité de ses deux personnages principaux. Car tous les deux sont des méchants, des vrais, sans états d'âme. Le tueur, fils unique longtemps dominé par une mère autoritaire, est un névrosé dont la personnalité complexe est dévoilée progressivement , par petites touches (sa manie obsessionnelle des chiffres, sa façon de se référer sans cesse aux sentences maternelles). Quant à Sophie Pont, l'enquêtrice, c'est une arriviste, cynique et brutale, qui est prête à tout pour progresser dans la hiérarchie. On est là bien loin du classique affrontement entre le gentil policier et l'affreux criminel et c'est très bien comme ça !
Le roman n'est tout de même pas que noirceur. Mais l'humanité et la douceur, ils faut aller les chercher auprès de personnages secondaires tout aussi bien campés que les principaux protagonistes : Luan la petite serveuse chinoise en situation irrégulière et Rachel, la secrétaire souffre-douleur mais diablement perspicace de madame le commissaire principal.
Alors, certes, les puristes pourront déplorer une fin sans grande surprise et même un peu baclée, mais "la théorie des six" est un polar qui sort vraiment des sentiers battus et rien que pour cela il vaut le détour !
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Jean-Pierre Brouillaud, Jeu,set et match, Editions Buchet-Chastel
"Sur le plan esthétique, sans même évoquer la question technique de l'efficacité, je n'ai jamais vu, dans le tennis, et sans doute même dans la vie, une chose plus belle que le revers lifté de Vilas. Venise, la chapelle Sixtine, les temples incas du Mexique, les chutes d'Iguazu, tout cela me semble bien terne, et finalement assez surfait, par rapport au revers miraculeux de Vilas".
Le narrateur de ce petit roman insolite est un professeur d'université, enseignant en droit, qui depuis sa prime jeunesse voue un véritable culte à un célèbre joueur de tennis des années soixante-dix, l'argentin Guillermo Vilas. Son admiration va se transformer en délire monomaniaque lorsque, parvenu à l'âge adulte, il découvre les potentialités infinies d'Internet. Le voici pris d'une véritable frénésie de collectionneur. Il lui faut acheter tous les objets qui se rapportent à son idole : magazines célébrant les victoires du "taureau de la pampa", raquettes, DVD collectors de matchs opposant Vilas à d'autres joueurs plus ou moins connus...
Très vite, ce sont des milliers d'euros qu'il va consacrer ainsi régulièrement à sa collection. Pour être certain, de ne pas manquer l'affaire du siècle, l'Objet avec un grand O qui serait le clou de sa collection, il en vient à passer presque toutes ses journées devant son écran d'ordinateur. Il délaisse son travail, se détache de sa femme et de son fils, se referme sur lui-même...
Evidemment, tout cela ne peut que mal finir et on devine que la folie attend notre bonhomme au bout du chemin. C'est d'ailleurs le principal reproche que l'on peut faire à l'auteur dont c'est le premier roman : la fin est bien trop prévisible ! On eût aimé encore plus de folie et de déraison, à la fois dans le style et dans le dénouement de cette histoire singulière.
Cette réserve faite, il faut reconnaître que la lecture de "Jeu, set et match" est plaisante et qu'elle devrait séduire non seulement les anciens admirateurs de Guillermo Vilas (j'en fais d'ailleurs partie, l'argentin étant ni plus ni moins que l'idole sportive de mes années d'adolescence, ce qui me fait frémir rétrospectivement quand je vois à quoi j'ai échappé !), mais aussi tous ceux qui ne connaissent rien au tennis mais apprécient les récits où l'on glisse insidieusement du quotidien vers des territoires d'inquiétude.
Ah si! Dernière petite critique, mais qui s'adresse cette fois à l'éditeur. Comment peut-on publier un tel roman avec un titre aussi insipide, à peine digne d'une biographie de champion de la raquette, rewritée par un journaleux en quête d'oseille fraîche ? Probable que Jean-Pierre Brouillaud y aura perdu de nombreux lecteurs potentiels, et c'est bien dommage !
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Alain Emery, Le bourreau des landes, Astoure édition
Autant le dire tout de suite, Alain Emery est un ami. Et pourtant, nous ne nous sommes rencontrés que deux fois ! Mais nous nous sommes tout de suite reconnus comme deux amoureux des mots, presque deux complices. Alors oui, Alain est un ami, un vrai de vrai !
L'homme est débonnaire, modeste, fraternel. L'écrivain possède une patte remarquable, avec un style imagé, tout de précision. Nous avons fait connaissance il y a quelques années, alors que nous écumions tous deux les concours de nouvelles. Pour moi, il fait partie de l’école de Fontaine-Française. C’est ainsi qu’il me plaît d’appeler la petite troupe de talentueux nouvellistes (malheureusement encore méconnus) que l'éditeur Georges Païta a réuni à l'enseigne de sa maison bourguignonne exclusivement consacrée à la nouvelle : La Tour d’Oysel. Alain Emery y a publié deux magnifiques recueils : "Canaille et compagnie" et "Divines antilopes". Je ne peux que vous en recommander chaudement la lecture !
Mais ici je veux vous parler d'un autre talent d'Alain : celui d'auteur de polar. "Le bourreau des landes" est son deuxième roman appartenant à ce genre littéraire mais le premier à mettre en scène un personnage appelé à devenir récurrent : le capitaine de gendarmerie Henri Fabre.
Plantons le décor : nous sommes en Bretagne, dans la région d'Erquy, en 1950. Une série d'exécutions sauvages secoue le pays. Fabre, épaulé par les membres de sa brigade, se lance sur la piste de l'assassin. Commence alors une traque sans merci qui vaut surtout par le talent avec lequel Alain Emery sait brosser ses personnages et créer une ambiance. Et tout cela avec une remarquable économie de moyens qui n'est possible que parce que l'auteur possède une qualité rare, celle du mot juste. Un exemple parmi des dizaines d'autres : il lui suffit d'évoquer la lumière gazeuse d'un café pour qu'aussitôt le lecteur visualise l'atmosphère enfumée, les quinquets à la lumière vacillante, les visages des buveurs émergeant de la pénombre.
Autre belle réussite de ce roman : son héros principal, le fameux capitaine Fabre. Un personnage taciturne, avec une belle épaisseur. On le devine tout ombre et lumière. Et, à peine les dernières pages tournées, on a déjà envie de le retrouver aux prises avec un nouveau mystère Cela tombe bien : le deuxième volume de ses aventures vient de paraître. Le livre s'appelle "Le clan des ogres". N'est-ce pas une invite à se jeter dessus pour le dévorer d'une seule traite?
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Manu Causse, Visitez le purgatoire (emplacements à louer), Editions D'Un Noir Si Bleu
Il y a assurément un ton Manu Causse et ceux qui souhaitent découvrir ce jeune auteur de la région de Toulouse pourront se procurer son dernier recueil paru chez l'excellent éditeur de nouvelles D'un Noir Si Bleu (mais oui excellent, n'a-t-il pas eu le bon goût de publier votre serviteur?).
La dizaine de textes qui composent ce livre forme en un effet un tout cohérent où le talent de Manu Causse se déploie en de subtiles variations. On y découvre des nouvelles de facture classique, avec une chute surprenante. Chasse à l'homme représente ainsi une belle illustration de cette parfaite maîtrise de l'art du récit court basé sur le rebondissement final. Mais le lecteur fera aussi son miel de textes plus atypiques où il est invité à prolonger le récit dans son propre imaginaire, tel Autobahn guru, un texte aussi étrange et dérangeant que son titre le suggère.
L'imagination de l'auteur n'a pas de borne et il réussit à nous suprendre avec une étonnante histoire de Robinson, No Man Island, ou avec un récit singulier basé sur l'univers du manga, Shigurô, qui constitue une clé pour comprendre le drame vécu dans la vie réelle par un garçon de onze ans. Autre superbe réussite : les pages quasi-incantatoires de Som, la nouvelle qui clôt le recueil en toute beauté.
Suivez donc le guide Manu Causse pour la visite de cet étonnant purgatoire. Vous n'en reviendrez pas !
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Bernard Quiriny, Contes carnivores, Editions du Seuil
Bernard Quiriny est à l'évidence un remarquable nouvelliste et son deuxième recueil intitulé Contes carnivores n'a pas volé la Bourse que vient de lui décerner la Société des Gens de Lettres, même s'il aurait sans doute mérité d'être élagué.
Ce livre renferme en effet de véritables pépites : des nouvelles qui valent surtout par leur grande originalité, où l'imagination débridée de l'auteur s'en donne à cœur joie et provoque l'intense jubilation du lecteur. Dans ce registre, on citera Sanguine où la métaphore du corps de l'amante, comparé à un fruit défendu, est filée jusqu'à atteindre une étonnante dimension fantastique. Dans un autre registre, Quiproquopolis nous fait partager la quête d'un ethnologue-linguiste qui cherche à percer le secret, demeuré longtemps inviolé, de la langue d'une tribu perdue d'Amazonie : les Yapous. Ses recherches l'améneront à découvrir une étonnante société fondée sur la culture du malentendu. Sans avoir l'air d'y toucher, Quiriny nous livre là un étonnant réquisitoire contre nos sociétés occidentales, froides et horriblement rationnelles. Autre véritable bijou : Marées noires. Cette fois, nous sommes invités à partager les émotions esthétiques d'une étonnante société savante : la Société des connaisseurs de marées noires. Pour ces doux illuminés, les noms de Torrey Canyon ou Amocco Cadiz ne sont pas synonymes de catastrophes écologiques mais évoquent de véritables oeuvres d'art, comme on pourrait citer la Joconde ou Guernica. Un texte en forme de formidable piez-de-nez au politiquement correct de la vogue environnementale. De l'humour bien noir... couleur pétrole. J'avoue également un faible pour Mélanges amoureux où le thème classique du trompeur trompé est renouvelé grâce à l'irruption du fantastique dans la trame narrative, ou pour Le Carnet où un aspirant-écrivain en mal d'inspiration se met en tête de voler l'agenda où son idole note les idées de livre qui semblent lui venir à foison.
Tous ces textes comptent parmi les nouvelles les plus étonnantes qu'il m'ait été donné de lire ces dernières années chez un auteur contemporain. Est-ce à dire pour autant que ce recueil est totalement abouti ?
Malheureusement non ! Car ces réussites incontestables cotoient des textes beaucoup plus ternes comme L'épiscopat d'Argentine ou Souvenirs d'un tueur à gages. Autre bémol : certains textes n'ont, selon moi, rien à voir avec des nouvelles. Ainsi en est-il, par exemple, de ces juxtapositions de fragments où se cotoient l'absurde ou l'humour (parfois d'ailleurs avec bonheur) mais qui ne sont définitivement pas des nouvelles et donnent au lecteur la désagréable impression qu'il fallait absolument aller à la ligne pour tenir un nombre de pages minimum. Tel est le cas de Quelques écrivains, tous morts, de Chroniques musicales d'Europe et d'ailleurs et d' Extraordinaire Pierre Gould
Au final, le recueil fait penser à certains albums de musique où sur onze titres, la moitié seulement vaut vraiment la peine d'être écoutée. Mais, avec Bernard Quiriny, cette moitié est tellement plaisante qu'on lui pardonne bien volontiers d'avoir un peu baclé l'ensemble. A découvrir.
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Claudie Gallay, Les déferlantes, Editions du Rouergue
Rarement livre aura aussi mal porté son nom ! Avec un titre pareil, on pourrait s'attendre à un rythme ample, brutal, tout en démesure. En réalité rien de tel. L'écriture de Claudie Gallay est faite de phrases courtes, dépouillées. Le verbe souvent disparaît et les notations sous forme de simples juxtapositions abondent. Point de sauvagerie là-dedans, le récit au contraire donne parfois l'impression de s'enliser. L'auteur prend son temps en multipliant les descriptions de gestes banals, de tâches quotidiennes. Cette façon de faire peut agacer et il est certain que de nombreux lecteurs seront rebutés par un roman qui donne la fausse impression de se traîner en longueur.
Et puis, petit à petit, par touches indicibles, Claudie Gallay nous laisse entrapercevoir les failles de ses personnages et l'on se dit alors que ce rythme lancinant est voulu, qu'il est là pour souligner les non-dits, les blessures et les secrets de cette poignée d'êtres qui se côtoient sur ce bout de terre perdu entre ciel et mer, à l'extrémité du Cotentin. La vraie sauvagerie ne réside pas là où on l'attendait, dans la description des éléments ou l'affrontement des personnages, mais plutôt dans la violence des sentiments réfrénés ou étouffés.
La narratrice est venue là pour tenter d'oublier la mort de l'homme qu'elle aimait. Employée par le centre ornothologique, elle arpente les landes et les falaises afin d'observer les oiseaux migrateurs. Mais, très vite, son attention est attirée par un homme qui échoue là un jour de grande tempête.
Qui est ce Lambert ? Que vient-il chercher en ce lieu inhospitalier ? Après qui en a-t-il ? Quelle est la clé de son passé ?
Certes, on pourra déplorer le manque de suspense d'un récit qui se veut pourtant reposer sur les multiples secrets de ses personnages. Car, très vite, le lecteur perçoit les réponses aux questions que se pose la narratrice. Et la fin, très belle, n'apporte aucune réelle surprise. Reste toutefois un ton à part. Parfois irritant mais en tous cas original et qui mérite d'être découvert.
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Georges-Olivier Châteaureynaud, De l'autre côté d'Alice, Editions Le grand miroir
Georges-Olivier Châteauraynaud fait partie de nos plus grands nouvellistes. C'est à la fois l'un des plus brillants et des plus inventifs. Prix Renaudot en 1982 pour son roman La Faculté des songes, il a obtenu la bourse Goncourt de la nouvelle en 2005 (on s'étonne d'ailleurs qu'elle ne lui ait pas été attribuée plus tôt mais, comme dit l'adage, mieux vaut tard que jamais !) pour son précédent recueil Singe savant tabassé par deux clowns.
Dans le présent livre, Châteaureynaud choisit de revisiter l'histoire de trois héros de notre enfance, élevés par les faveurs des enthousiasmes juvéniles, au rang de mythes : Alice qui hante pour toujours notre jardin des merveilles, Peter Pan l'éternel gamin frondeur et Pinochio le pantin si peu discipliné.
Comme à son habitude, Châteaureynaud fait preuve d'une rare élégance dans son écriture. Il n'a pas son pareil pour planter une atmosphère en quelques lignes, faire vaciller le lecteur qui pressent que, derrière la réalité qu'on veut bien lui montrer, se cachent des mystères insondables. C'est là tout le charme de cet auteur qui a toujours flirté avec un fantastique sans esbrouffe ni effet inutile.
Ce qui fait tout le miel de ce livre nous invitant à nous aventurer De l'autre côté d'Alice, c'est que, sans en avoir l'air, l'auteur nous dévoile les névroses, les passions troubles, les tourments qui sous-tendent les contes originaux mais que nos regards d'enfant ne pouvaient percevoir. Loin de détruire l'enchantement d'antan, ces nouvelles en forme de contre-pieds le prolongent et lui offrent de nouvelles résonnances.
Un livre sensible et intelligent (si, si, je vous assure, ce n'est pas une insulte !) mais, comme le recommande Châteaureynaud lui-même, à ne pas laisser traîner dans des mains trop jeunes!
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Georges Flipo, Qui comme Ulysse, Editions Anne Carrière
Tous ceux qui ont eu le bonheur de lire ses deux premiers recueils, La diablada et L'étage de Dieu, savent déjà que Georges Flipo est un remarquable nouvelliste. Mais jamais sans doute autant que dans son dernier livre intitulé Qui comme Ulysse, il n'aura fait preuve d'une telle maîtrise dans le récit court, d'une telle densité. Presque toutes les nouvelles méritent d'être citées tant elles nous bouleversent, nous emportent, nous intriguent ou nous dérangent...
Bien sûr, dans ce nouveau recueil, on retrouve certains des thèmes chers à l'auteur : celui des touristes (des)organisés qui passent à côté de la réalité profonde des pays visités (Nocturne), celui de l'entreprise où les séminaires ne se déroulent pas toujours comme on l'avait prévu (La marche dans le désert), celui du mystère des rites anciens (Et à l'heure de notre mort), celui de l'exil et de la nostalgie (Qui comme Ulysse)...
Mais le talent de Georges Flipo consiste aussi à renouveler des thèmes éculés sur lesquels on croit que tout a déjà été écrit. A cet égard, L'île Sainte Absence est un petit chef d'oeuvre qui permet à l'auteur de traiter avec intelligence et une rare sensibilité une histoire d'enfant condamnée par la maladie. L'écriture se fait alors poétique, subtile, merveilleusement évocatrice. Dans le même registre, il convient de décerner une mention spéciale à La partie des petits saints où l'éternel combat entre le bien et le mal est transposé, avec beaucoup de charme, sur un simple échiquier, dans un village perdu de l'Equateur.
Mais attention ! L'auteur sait aussi se faire incisif, caustique ! De ce point de vue, le début de sa nouvelle Une incartade est un véritable petit bijou. Flipo y cisèle au couteau un tableau mordant de ces femmes de quarante ans, bon chic bon genre, qui trompent leur ennui en cultivant des amitiés factices loin de "leurs bonshommes". Un texte au ton juste mais qui risque de faire grincer quelques dents !
Et puis, tout au long du recueil, il y a surtout cette galerie de personnages attachants que le lecteur n'est pas près d'oublier : le vieux peintre amateur des Sources froides, les danseuses de tango de Confiteria Ideal, le touriste pris au piège d'Un éléphant de Pattaya, le gardien de phare retraité qui parcourt La route de la soie ou le nouvelliste Rapace qui fait son miel de la vie des autres...
On sait que les recueils de nouvelles, en France, figurent très rarement dans les listes de best-sellers, mais si celui-ci était l'exception qui confirme la règle, franchement Georges Flipo ne l'aurait pas volé !
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Khaled Hosseini, les cerfs-volants de Kaboul, 10/18
A sa parution en France en 2005, ce roman avait connu un très grand succès et bénéficié d'un extraordinaire bouche-à-oreille. Acclamé par la critique et plebiscité par les lecteurs, il avait obtenu le prix RFI et le prix des Lectrices de Elle. Ceux qui comme moi étaient passés à côté à l'époque pourront le découvrir dans l'édition de poche, parue chez 10/18 en 2007. Ils constateront que le succès d'un livre est parfois largement mérité. Les cerfs-volants de Kaboul constituent en effet une oeuvre littéraire remarquable, de celles qui marquent leur lecteur bien longtemps après que la dernière page ait été tournée.
Le premier atout du livre est de nous offrir une plongée au coeur d'un pays dont nous entendons souvent parler dans les média mais qui demeure pour la plupart d'entre nous méconnu : l'Afghanistan. De la monarchie de Kaboul, dans les années 70, au règne terrible des talibans, nous découvrons un peuple, son histoire, sa culture, ses joies et ses peines...
La deuxième qualité du roman est d'offrir une trame romanesque bouleversante mais qui jamais ne sombre dans le pathos. Le narrateur, Amir, fils d'un riche commerçant patchoun, commence par évoquer son enfance auprès d'un père généreux mais mystérieusement distant et de son meilleur camarade de jeu, un jeune serviteur chiite condamné par ses origines à exécuter les tâches les plus ingrates. Liés par une passion commune pour les cerfs-volants, les deux enfants grandissent dans l'insouciance jusqu'à ce que, brusquement, leur univers ne bascule dans le cauchemar... Amir commet en effet la pire des lachetés et le pays bascule dans la guerre. Le drame individuel se fond dans la folie collective.
Bien des années plus tard, Amir, qui a refait sa vie aux Etats-Unis, reçoit un appel du Pakistan. Une voix lui annonce au téléphone qu'il existe pour lui un moyen de se racheter. Mais pour cela, il lui faut tout quitter, accepter de plonger dans cet enfer qu'est devenu l'Afghanistan des talibans et accepter de se confronter à son propre passé...
Ce qui fait toute la force de ce récit de culpabilité et de rédemption, c'est que, contrairement à ce qu'on peut redouter vers la fin du livre, l'auteur ne cède jamais à la facilité, ne verse pas dans la banalité d'une happy end sucrée. Ses personnages sont complexes, comme la vie elle-même. Rien n'est jamais acquis, ni jamais perdu. C'est peut-être la grande leçon de ce très beau roman.
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Virginie Despentes, Mordre
au travers, Librio
Virginie Despentes, tout
le monde en a déjà entendu parler. Révélée en 1994
par un livre au titre scandaleux (ou raccoleur ou
facile ou les trois à la fois), Baise-moi,
elle fait partie de cette cohorte d'amazones sulfureuses
qui ont déferlé sur notre littérature hexagonale
ces dernières années. Une sorte de nouvelle vague
de la libido plumitive.
Virginie Despentes, je
connaissais donc le nom, mais je n'avais encore
rien lu d'elle. Pas vraiment ma cup of tea
a priori. Mais, comme on ne peut rester sur des
a priori et qu'il ne faut pas mourir idiot, je me
suis laissé allé à acquérir ce petit Librio qui
ne pouvait, de toute façon, pas faire grand mal
à mon porte-monnaie. Mordre au travers est
le premier recueil de nouvelles de la demoiselle.Onze
textes qui évoquent des trajectoires de femmes aux
prises avec le désir, celui qu'elles refusent ou
qui leur est refusé, celui qu'elle assument
avec excès, parfois jusqu'à la folie. Des textes
tranchants et souvent dérangeants, mais d'une valeur
inégale.
Sale grosse truie
et A terme engendrent presque la nausée
tant la violence y paraît gratuite. Domina
donne, à mon goût, dans un érotisme de complaisance
. Mais d'autres textes, comme Balade, Blue
Eyed Devil, Fils à papa ou Lacher
l'affaire réussisent à susciter l'émotion en
nous faisant partager des trajectoires aiguisées
comme le fil du rasoir. Et puis, surtout, ce recueil
recèle, à mes yeux, un véritable petit bijou intitulé
Comme une bombe. A lui seul, ce texte résume
tout le reste du recueil, mais pour en offrir une
quintessence parfaitement maitrisée : l'érotisme
morbide glisse ici insidieusement vers le
fantastique et l'onirisme. Loin d'un quotidien trop
noir, le charme venimeux de mademoiselle Despentes
finit par opérer.
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Georges Flipo, La Diablada,
Editions Anne Carrière
Georges Flipo est bien connu
des afficionados de concours de nouvelles. Il a
été l'heureux lauréat de nombre d'entre eux avant
de se voir offrir ce dont rêvent tous les écrivains
amateurs : l'édition d'un livre chez un éditeur
ayant pignon sur rue. Un parcours exemplaire à bien
des égards !
Il est vrai que son recueil, envoyé sous
forme de manuscrit par la poste et sans aucune recommandation,
ne manque pas de qualités. Publicitaire de formation,
Flipo sait construire des histoires qui accrochent
le lecteur. Grand voyageur, amoureux de l'Amérique
du Sud, il a situé l'action de trois de ses nouvelles
sur ce continent. Nous partageons ainsi le désarroi
d'un jeune touriste qui cède à l'appel de la
Diablada, la danse païenne des mineurs boliviens.
Nous profitons ensuite d'une Journée libre pour pénétrer avec
un brin d'ironie l'univers des voyages organisés,
où tout semble prévu à l'avance, mais où l'on n'est
jamais à l'abri des mauvaises surprises. Puis l'auteur
nous entraîne sur la vieille montagne en
nous proposant sa version très personnelle de la
découverte du site de Machu Picchu.
Les lecteurs sportifs,
amoureux de la petite reine, sauront quant à eux
apprécier l'hommage qui est rendu aux fanatiques
du braquet et autres maniaques du dérailleur dans
l'acide lactique, un texte aux jolies connotations
douces-amères. De l'émotion, on en trouve aussi
à foison dans les banquets du Stalag XVIII
E ou le film cassé. Avec une mention
spéciale pour deux nouvelles particulièrement originales
: L'Avarice, attribution incertaine ou comment
un tableau aux origines obscures finit par bouleverser
l'existence, jusque là, paisible d'un couple d'enseignants
et le parfum des profondeurs qui nous décrit
de façon singulière l'entrée d'un adolescent dans
le monde des adultes.
De la belle ouvrage donc,
et un premier recueil qui mérite d'être mis entre
toutes les mains !
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Monique Castaignède, Feux d'hiver, Editions Nestiveqnen/Nouvelle
Donne
J'avais beaucoup aimé le
premier recueil de Monique Castaignède, Chroniques
barbares, qui avait obtenu le prix Prométhée
de la nouvelle en 1999. La dame persiste, avec son
nouvel ouvrage, à remonter le temps pour évoquer
des époques calamiteuses. Cette fois, ce sont les
foyers qu'allument la bêtise, l'obscurantisme et
la haine qui l'ont inspirée.
Elle nous propose en effet
huit textes, qualifiés à nouveau de chroniques et
non de nouvelles, où les hommes côtoient les diables
et les sorcières dans les sinistres rougeoiments
qu'allument les incendies des guerres et les bûchers
de l'inquisition. Comme toujours chez Monique Castaignède,
le style est impeccable, la langue à la fois charnelle
et violente. L'auteur excelle à dire le malheur
des hommes, les plaies des corps et les tourments
des âmes. Cette belle écriture fait tout le charme
sombre de la Joueuse de crécelle, texte qui
clôt le recueil en proposant une décalque tragique du
célèbre Cantiques des cantiques.
J'ai beaucoup aimé aussi
Morailles pour son saisissant personnage
de ribaude en quête d'un avenir meilleur, Asmodée
qui s'inspire d'une célèbre affaire d'envoûtement
sous l'Ancien Régime, ou Retour de Terre-Neuve
qui décrit la chasse aux sorcières d'un fou
de Dieu.
Pourtant le livre n'est pas totalement réussi. Alors me direz-vous : qu'est-ce
qui cloche ? Tout simplement le fait
que ces huit textes se ressemblent trop
: même ambiance, souvent aussi même trâme narrative.
On reproche en général aux auteurs débutants
de livrer des recueils trop disparates ; ici, Monique
Castaignède pêche plutôt par excès inverse ! De
ce fait, les nouvelles les plus faibles souffrent
de la comparaison avec les plus réussies et
finissent par provoquer la lassitude du lecteur.
On a beau apprécier leur style, on se dit que des
textes comme Pastorale ou Batteries
auraient gagné à être condensés. On s'agace de l'intrigue
plus que maigre de la Salle capitulaire ou
de la fin ratée de Batteries.
Au final, c'est un sentiment
partagé qui l'emporte. Sans doute parce que
Monique Castaignède nous a déjà prouvé qu'elle pouvait
faire beaucoup mieux .
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Hubert Haddad, Quelque part
dans la voie lactée, Fayard
Il existe indéniablement
un ton Haddad. Dans ses textes, l'auteur aime jouer
avec les chimères, les mythes, les rituels d'initiation
et les débordements du désir. Toutes ces sources
d'inspiration se retrouvent ici entrecroisées dans onze
nouvelles ciselées dans un style impeccable.
Le texte qui ouvre le recueil,
La cérémonie du serpent, m'a fait penser
à un ancien roman de Nicole Avril, Les gens de
Misar. On y retrouve un décor similaire, celui
d'une cité légendaire, interdite aux étrangers.
Dans cet espace singulièrement clos, se joue un
étrange jeu d'amour et de mort. Même thème, mais
traité de façon différente dans Le robot
mélancolique. Cette fois, Haddad ressuscite
le fantôme pâle de Thomas De Quincey dans un Londres
embrumé et une ambiance digne de Jack l'éventreur.
Absentia et Femme
invisible offrent l'occasion à l'auteur de renouer
avec l'un de ses sujets favoris, la femme inacessible,
mais avec beaucoup d'invention. Dans la première
nouvelle, le narrateur partage son studio en alternance
avec une jeune femme qu'il ne voit jamais, mais
dont la présence, peu à peu, s'impose à lui
à travers une multitude de petits détails. Cette
idée d'une promiscuité alternée est une trouvaille
géniale d'écrivain qui permet de subtiles variations
sur les méandres du désir. Quant au deuxième
texte, il donne dans un érotisme onirique et taquine
le fantastique avec beaucoup de maîtrise.
Au fil des pages, nous partageons
aussi la passion d'un cinéaste pour une comédienne
disparue, le destin extraordinaire d'une jeune aveugle
qui retrouve la vue en découvrant l'endroit où un
saint a été noyé, les secrets inavouables d'un éminent
égyptologue, les tourments de Faust ravivés par
la magie du théâtre...
Au final, dans ce palais
des glaces où chaque nouvelle semble se répondre,
où les rêves se multiplient à l'infini, l'artiste
règne en maître enchanteur et le lecteur ressort
un peu étourdi, avec l'agréable sensation d'avoir
plongé, pendant l'espace de quelques pages, de l'autre
côté du miroir.
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